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  • : Je suis Pèlerine et Citoyenne d'un monde que je parcours en tous sens depuis des années. Par mes récits, croquis ou aquarelles, fictions, photos, carnets de voyages, je laisse ici quelques traces des mondes réels ou imaginaires que je traverse...
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par le "CAMINO FRANCES" 
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Le 1er jour :
Monfort/Habas
Le 2ème jour :
Habas/Sauveterre
Le 3ème jour :
Sauveterre/ Saint-Palais
Le 4ème jour :
Saint-Palais/Ostabat
Le 5ème jour :
Ostabat
Le 6ème jour :
Ostabat/Bussunarits
Le 7ème jour :
Bussunarits/St-J-Pied-de-Port
Le 8ème jour :
St-Jean-Pied-de-Port/Hunto
Le 9ème jour :
Hunto/Roncevaux
Le10ème :
Roncesvalles/Viscaret
Le 11ème jour :
Viscaret/Zubiri
Le 12ème jour :
Zubiri/Pamplona
Le 13ème jour :
Pamplona/Uterga
Le 14ème jour :
Uterga/Lorca
Le 15ème jour :
Lorca/Estella
Le 16ème jour :
Estella/Villamayor
Le 17ème jour :
Villamayor/Los Arcos
Le 18ème jour :
Los Arcos/Viana
Le 19ème jour :
Viana/Navarrete
Le 20ème jour :
Navarrete/Najera
Le 21ème jour :
Najera/Santo Domingo
Le 22ème jour :
Santo Domingo/Belorado
Le 23ème jour :
Belorado/S-Juan-de-Ortega
Le 24ème jour :
S-Juan-de-Ortega/Burgos
Le 25ème jour :
Burgos/Hornillos
Le 26ème jour :
Hornillos/Castrojeriz
Le 27ème jour :
Castrojeriz/Boadilla
Le 28ème jour :
Boadilla/Carrion
Le 29ème jour :
Carrion/Calzadilla de la C.
Le 30ème jour :
Calzadilla/Sahagun
Le 31ème jour :
Sahagun/Calzadilla de los H.
Le 32ème jour :
Calzadilla/Mansillas
Le 33ème jour :
Mansillas/Leon
Le 34ème jour :
Leon/Villar de Mazarife
Le 35ème jour :
Villar de M./Hospital de Orbigo
Le 36ème jour :
Hospital de Orbigo
Le 37ème jour :
Hospital de Orbigo/Astorga
Le 38ème jour :
Astorga/Rabanal
Le 39ème jour :
Rabanal/Riego de Ambros
Le 40ème jour :
Riego/Cacabellos
Le 41ème jour :
Cacabellos/Vega de Valcarce
Le 42ème jour :
Vega/Hospital da Condesa
Le 43ème jour :
Hospital da Condesa/Triacastela
Le 44ème jour :
Triacastela/Sarria
Le 45ème jour :
Sarria/Portomarin
Le 46ème jour :
Portomarin/Palas de Rei
Le 47ème jour :
Palas de Rei/Ribadiso de Baixa
Le 48ème jour :
Ribadiso de Baixa/Santa Irene
Le 49ème jour :
Santa Irene/Santiago
Le 49ème jour (suite) :
Santiago de Compostelle
Le 50ème jour :
SANTIAGO DE COMPOSTELLA
Le 51ème jour :
Santiago/Negrera
Le 52ème jour :
Negrera/Olveiroa
Le 53ème jour :
Olveiroa/Finisterra

 

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 16:28

La « libération »

 

celestin.jpg

 

Célestin n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Allongé sur sa natte devant l’entrée de la case, il avait suivi des yeux le trajet courbe de la lune jusqu’au petit jour. Il se leva alors que le soleil n’avait pas encore rougi l’horizon. Il sortit de la case, prit le gros jerrican en plastique, et se dirigea vers la rivière en contrebas du village. Là, pendant que le récipient se remplissait lentement, il tenta d’imaginer la cérémonie qui se déroulerait dans quelques heures. Ses aînés l’avaient averti. Ce serait très douloureux, le plus difficile étant de ne laisser échapper aucun mot, de ne montrer aucune impatience, de ne réagir ni aux insultes ni aux coups. Il fallait laisser les choses se faire selon la tradition, s’il voulait devenir un homme respecté il en passerait par là, comme son père autrefois, comme son frère, trois ans plus tôt.  Lorsque le bidon fut rempli à ras bord, il s’arque bouta, muscles tendus par l’effort et revint à pas comptés vers le village. Mama Siata  serait contente de ne pas avoir à remonter la colline pour sa  provision d’eau de la journée. Bien sûr, sa mère assisterait aussi à la cérémonie, il savait qu’elle partagerait sa souffrance, cela valait bien un bidon d’eau.

 

Avec précaution, pour ne pas gaspiller le précieux liquide, il remplit une petite bassine émaillée pour sa toilette. Il devait faire honneur à sa famille, se présenter aux anciens le corps, le visage et les mains propres et revêtu de ses plus beaux habits, même s’il savait que ceux-ci allaient souffrir autant que lui… Prenant son temps, Célestin prit un peu d’eau au creux de ses mains et s’en frictionna énergiquement le corps, il se savonna méthodiquement, même sous les pieds, même derrière les oreilles, puis il saisit sa lame de rasoir et avec précaution la passa au plus près de son crâne. Ensuite il regarda fixement ses cheveux tombés à terre et du bout du pied il en fit un petit tas compact pour éviter que le vent ne les disperse. Il s’occuperait plus tard de les brûler lui-même pour ne pas avoir à craindre qu’un esprit malveillant ne les utilise à mauvais escient. Enfin il prit la bassine et l’inclina doucement au-dessus de sa tête pour laisser l’eau ruisseler sur son corps nu. Il se rinça avec application et fit quelques pas autour de la case pour se sécher. Il enfila la chemise blanche et le pantalon gris que sa mère avait soigneusement lavés et mis à sécher la veille. Il mis ses sandales et s’assit sur l’unique fauteuil, en osier, qui trônait devant la case. Et il patienta.

 

Quand le soleil se leva enfin, sa mère sortit de la case et le trouva là, silencieux. Sans un mot, elle posa sa main sur son crâne rasé, doucement, et il comprit qu’elle aussi n’avait pas dormi et qu’elle avait patienté, à l’intérieur, afin de le laisser se préparer seul.

Quelques heures s’écoulèrent pendant lesquelles, plongé dans ses pensées, Célestin ne vit presque rien autour de lui. Il suivit machinalement le vol babillard d’une dizaine de loriots dorés, regarda avec plus d’attention un couple de calaos à bec rouge très affairé à construire son nid en vue d’une prochaine couvée, chassa du pied un margouillat trop curieux, puis, petit à petit,  sentit que s’animait le village. Honoré vint saluer sa mère selon la tradition, le chef du village avait bien connu le père de Célestin qui avait rejoint ses ancêtres quelques jours après sa naissance. C’est d’ailleurs à cet évènement qu’il devait son prénom « goun » : Babatoundé. On le donne à l’enfant qui naît à la suite du décès d’un proche lorsque le nouveau né lui ressemble beaucoup. Cela signifie : « Baba est revenu ». C’était peut-être aussi à cause de cette ressemblance que Mama Siata vouait une tendresse particulière à son dernier né… Toujours selon la tradition, Honoré n’eut pas un regard pour Célestin, il l’ignora ostensiblement, comme s’il était une chose de peu d’importance. Vinrent ensuite les anciens du village, seuls, puis leurs épouses qui déposèrent au pied de Mama Siata, debout devant l’entrée de sa case, quelques corbeilles de fruits, bouteilles d’huile ou d’alcool de palme, savonnettes parfumées, biscuits, sodas… plus rarement une poule comme le fit Agathe, la femme du Chef du Village, qui se présenta, royale, en fin de matinée.

Les femmes aidèrent Mama Siata à dresser l’autel des sacrifices où elles déposèrent, sur un drap blanc immaculé, tous les présents qui s’étaient entassés devant la case, tous, sauf deux poules que Mama Siata gardait pour le repas du lendemain et les savonnettes parfumées, un luxe qu’elle se réservait pour elle toute seule. Le patron de Célestin était un homme peu sensible au savon parfumé et Mama Siata n’avait aucune considération pour la Matronne qui sans doute viendrait vérifier dans la case si aucun présent n’avait été subtilisé. Mama Siata creusa un petit trou sous sa natte, y cachât les savonnettes et les recouvrit de terre. Les présents étaient au final destinés à réduire pour Mama Siata le coût de la célébration. Tout le village y assistait et il fallait fournir l’huile et l’alcool de palme en grande quantité pour satisfaire aussi bien les villageois assoiffés que Shango le dieu Yoruba auquel les sacrifices étaient dédiés. Bien sûr, une bonne partie des présents finirait dans la maison du Patron.

 

Les jours précédents les hommes du village avaient construit un auvent, recouvert de palmes, sous lequel commençaient à s’entasser sagement les participants. La cérémonie ne commencerait qu’à l’arrivée du Patron, qui bien sûr ferait patienter l’assistance au-delà de la raison, il fallait bien que l’on reconnaisse, ce jour-là, son extrême importance…

 

Célestin, toujours assis sur son fauteuil, regardait s’agiter les femmes. Il surprit le regard, doux comme une caresse, de Fifamé qui aussitôt baissa les cils en rougissant. Il souhaita à l’instant qu’elle souffre aussi de sa souffrance prochaine et lui offrit en silence toutes ces douleurs à venir. Le jour viendrait bientôt où elle n’aurait plus à baisser les yeux devant lui.

 

Les heures passaient et le soleil était déjà haut dans ciel. Assis dans son fauteuil Célestin sentait la sueur tâcher sa chemise, mais il était calme, serein, un peu détaché, et il patientait. Il savait qu’il serait le dernier à entrer sous l’auvent, accompagné par son oncle, puisque son père n’était plus là et qu’alors s’élèverait dans l’air le claquement rythmé des mains des hommes sur leur poitrine et le chant joyeux et excité des femmes.

 

Enfin, alors que Célestin redoutait que le sommeil ne le surprenne,  une agitation soudaine lui apprit l’arrivée du Patron, il devina plus qu’il ne le vit, qu’Honoré l’accueillait avec tous les égards à l’entrée du village où un groupe de femmes brandissant de longues palmes leur faisaient une haie d’honneur jusqu’à l’auvent, ils s’installèrent…

 

Son Oncle, Justin, vint enfin le chercher. Sa mère Siata et Justin son oncle ouvraient la marche, Célestin, légèrement en retrait, les suivait humblement. Ils pénétrèrent sous l’auvent alors que le village tout entier s’enflammait dans un rythme débridé. Le Patron, la Matronne, encadrés par le Chef Honoré et sa femme Agathe, occupaient des fauteuils placés de part et d’autre de l’autel. Sa mère et son oncle se dirigèrent vers les deux fauteuils restés libres. Célestin se tenait droit devant eux, dans une position qu’il espérait suffisamment digne, tout en restant modeste. Les prières à Shango, orisha du feu, du tonnerre et des métaux, et par extension, dieu de la corporation des mécaniciens à laquelle appartenait le Patron, commencèrent alors. Une longue litanie des bienfaits passés accordés par les Dieux au village de Célestin et à Célestin lui-même et des bienfaits futurs pour lesquels les offrandes nombreuses étaient disposées sur l’autel. A chaque couplet prononcé par un ancien répondait l’assemblée fervente dans un unique et vibrant « Amin ». Puis le Chef prit la parole, il remercia d’abord les anciens, puis les membres du village, et se tourna enfin vers le Patron qui d’un coup prit quelques centimètres de plus en se rengorgeant d’avance devant les compliments qui allaient forcément pleuvoir sur sa personne. Fidèle à la tradition, Honoré loua les qualités réelles ou imaginaires du Patron, insistant sur l’accueil qu’il avait réservé à Célestin en le prenant comme apprenti durant quatre ans pour lui transmettre son savoir. Chacun savait que l’enseignement consenti par le Patron était loin d’être gratuit et ne relevait pas d’une simple bonté d’âme. Pour la famille de l’apprenti le « contrat » représente un très gros effort financier, mais est un passage obligé pour qu’il puisse un jour, à son tour, exercer son métier avec la considération due à celui qui maîtrise sa technique.

 

Célestin avait souffert pendant ces quatre années. Le Patron était très dur. Il lui disait mille fois par jour : « regarde ce que je fais et fais comme je fais ». Il ne félicitait jamais, n’encourageait jamais et  ne tolérait aucune initiative, surtout si elle permettait de faire avancer le travail plus vite ou mieux. Le Patron avait très peur des initiatives personnelles. Il était celui qui savait. Point. C’était d’autant plus difficile pour Célestin que le fils du Patron venait constamment les titiller sans raison ou avec pour seule raison de montrer qu’il était le fils du Patron. Pour lui pas besoin d’enseignement, il lui suffirait un jour de reprendre les rênes et de confier le travail aux autres. Il avait supporté sa présence pendant quatre ans et à ses yeux cela avait valeur de diplôme…

 

Enfin le Chef qui l’avait ignoré depuis le matin se tourna vers lui : «  Célestin, lui dit-il, aujourd’hui est un grand jour, ce sera celui de ta libération si le Patron estime que tu as travaillé suffisamment pour être à ton tour un bon mécanicien, implore-le de te rendre ta liberté et de rompre le contrat qui te lie à lui depuis quatre ans ».

 

Célestin ne broncha pas. Il savait que rien n’avait encore véritablement commencé, il espéra que la suite ne tarderait pas trop…

 

Le Patron prit la parole à son tour. Il s’avança vers Célestin qui se retint de reculer, il avait croisé dans l’œil de ce dernier une lueur dangereuse. Méfiant il se tint sur ses gardes mais ne vit pas arriver le coup. Un gifle monstrueuse vint lui cramoisir la joue gauche et faillit le faire tomber. C’était sans doute ce qu’avait espéré le Patron : « Tiens prends-en un peu de la graine et apprends à qui tu dois obéir, ceci pour toutes les fois où tu as manqué de discernement ! ». Célestin se demandait bien où et quand il avait désobéi… L’humiliation était cuisante. Tout le village retenait son souffle. Un sourire méchant fendit la bouche du Patron qui reculant de deux pas saisi une bouteille d’huile de palme sur l’autel. Lentement, il versa l’huile sur la tête de Célestin qui ne bronchait toujours pas. L’huile coulait dans ses yeux où flottait maintenant un voile rouge, l’huile coulait sur sa chemise blanche, la ternissait à jamais, l’huile coulait sur son pantalon presque neuf et s’élargissait en nappe rouge à ses pieds et Célestin prenait garde de ne pas les bouger d’un centimètre par peur de glisser. Comme si ce n’était pas suffisant le Patron s’avança vers lui une bouteille d’alcool de palme à la main, lui déversa une bonne rasade sur la tête en insistant sur les yeux. Célestin n’y voyait plus rien, son oreille gauche bourdonnait douloureusement, il sentit les gros doigts du patron lui desserrer les dents et le goulot de la bouteille s’enfoncer jusqu’à la glotte… « Allez tête donc encore ta mère toi qui crois que tu es devenu un homme ! ». Célestin se força à déglutir pour ne pas étouffer, il sentit le feu descendre dans sa gorge, il n’osait imaginer la détresse de sa mère résistant à l’envie de le sortir des griffes de ce pervers pour ne pas offenser les dieux. Et puis une autre image lui vint, il devina le désarroi de Fifamé, elle savait bien qu’aucun des reproches que lui faisait le Patron n’était mérité, elle devait souffrir pour lui en ce moment. C’était aussi pour elle qu’il ne se rebellait pas. Il avait espéré ce jour depuis quatre ans et le jour était venu où il pourrait enfin, devenu adulte et tenant dans ses mains son savoir et son avenir, se présenter devant son père et l’assurer qu’il pourrait entretenir une famille. Le jour était venu, il pouvait supporter ça… Mais le Patron ne voulait pas en rester là, il émiettait maintenant au-dessus de sa tête un paquet de biscuits, en barbouillait le visage de Célestin puis l’aspergeait de soda sucré pour que le magma colle bien à ses vêtements qui n’en avaient plus que le nom. Il riait et voulait attirer à lui les rires du village, il prit son stick qu’il avait posé contre son fauteuil et commença à en donner quelque coups sur les mollets de Célestin qui sentait faiblir sa détermination. Comme Célestin, stoïque, ne montrait aucune souffrance, le Patron redoubla d’efforts et cingla ses chevilles que le pantalon ne protégeait pas. La douleur fut fulgurante, mais encore une fois Célestin se retint de montrer le plus petit signe de faiblesse. Il répétait dans son cœur, inlassablement : « Fifamé, c’est pour toi que je le fais, Fifamé, demain je vais voir ton père, Fifamé, embrase encore mon âme de ton regard enflammé ».

 

Célestin ne compta pas les coups, il entendait la foule scander des « Amin » à chaque reproche qui fusait de la bouche du Patron, ponctué par un coup supplémentaire. Mais il senti que la foule s’animait en sa faveur, et qu’en même temps la hargne du Patron faiblissait, il avait bien passé l’épreuve, son calvaire aller se terminer.

 

Il entendit enfin la phrase tant espérée : « Je te libère », et la foule applaudir à tout rompre. Les hommes frappèrent sur leur poitrine et les femmes chantèrent pour adoucir ses larmes intérieures.

 

Le jour de la libération était venu.

 

Célestin était toujours debout, il sentait revenir toute sa force, il entendit à peine que le Patron reprenait la parole pour dire :

 

« Je profite de ce jour de fête pour vous faire partager ma fierté. J’ai demandé, pour mon fils Koladé, ici présent, héritier de tous mes biens, la main de Fifamé, ici présente, à son père Olaminekan qui a accepté l’honneur que nous lui faisons en l’accueillant dans notre maison».

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 08:41

 

 

paulo.jpg   

Paulo des alouettes, Paulo des étoiles

 

Il est beau Paulo et il sait le chant des oiseaux. Il est muet aussi, mais pas sourd. Enfin, il est muet… certains le croient, mais moi je sais que quand il se met à chanter comme l’Alouette à l’aube il a une voix à faire pâlir les étoiles. D’ailleurs, il fait pâlir les étoiles… Il les allume aussi parfois. Paulo ne parle à personne d'autre qu’à moi.

 

Il est beau Paulo. Il était au-dessus de mon berceau quand j’ai vu le jour, enfin… le premier jour. Comme une fée ou un ange gardien. A ce qu’on raconte, sa mère, qui était un peu guérisseuse, avait aidé ma mère en couches. Elle aidait aussi aux cuisines. La pauvre femme l’avait eu  à 15 ans, on dit qu’un chèvre-pied l’avait surprise alors qu’elle glanait du bois dans la forêt. Elle avait bien tenté de le tuer dans l’œuf mais ses potions avaient échoué et Paulo était né, doué pour chanter comme un oiseau. Paulo avait déjà 10 ans quand je vins au monde et il ne m’a jamais quittée. Même que ça pose problème car les autres, tous les autres, sont jaloux du lien qui nous unit depuis toujours.

 

Au début, quand je ne marchais pas encore ça arrangeait tout le monde. Dès les premiers jours de ma vie ma mère s’est très vite détachée de moi, il fallait bien que quelqu’un m’accompagne, alors Paulo m’a prise par la main. Il a guidé mes premiers pas, il a été l’objet de mes premiers sourires et de mes premiers éclats. Eclats de rire, éclats de voix, je le maltraitais un peu il faut le dire. Juste pour qu’il décroche la lune pour moi. Et la nuit venue il décrochait la lune, m’emportait dans la forêt qui l’avait vu vagir  et allumait les étoiles une à une, en sifflant une mélodie que je suis seule à connaître. Celle de Paulo qui allume les étoiles…

 

Et puis j’ai grandi et Paulo était toujours là, tout près de moi. A cause de ça il se faisait des ennemis, je les entendais chuchoter dans son dos, certains disaient même des choses affreuses sur lui, sur son physique, faut croire que sa beauté en dérangeait plus d’un… parfois même ils le bousculaient carrément. Mais Paulo me protégeait et je protégeais Paulo. Qui aurait osé affronter la fille des Maîtres ?

 

Et le temps a passé, le château s’est vidé des importuns. Ma mère est morte sans m’avoir jamais aimée, mon père a disparu sans avoir jamais existé. La mère de Paulo continue d’officier en cuisine et assure le train de la maison. Paulo et moi on continue de parler chaque nuit aux étoiles. Alors un peu pour lui éviter les coups, un peu pour m’éviter la jalousie des autres, celles de l’extérieur, j’ai limité nos déplacements à l’enceinte et aux abords du château. Le parc était assez grand pour nous deux, la lune, les étoiles et les alouettes…

 

Au fond du parc justement, il y a la mer et un soir de pleine lune Paulo m’a expliqué que parfois les étoiles qui se reflétaient dans l’eau tombaient du ciel jusqu’au fond de la mer. Un jour justement,  il m’en a rapporté tout un seau. Il avait mis sa salopette et son pull marin… Je me suis blottie contre sa large poitrine et il a sorti les étoiles du seau, une à une,  les étoiles de mer sont rouges m’a-t-il dit… parce que, tombées du ciel, l’échauffement de leur longue chute les a rougies et le sel de la mer a fixé leur teinte, éternellement.

 

Il est beau Paulo, je le sais bien, je l’entends dans son souffle quand il se penche sur moi, qu’il emmêle ses doigts dans mes cheveux et caresse ma peau avec tant de douceur. Pas besoin de parler pour comprendre son langage, il sait si bien me dire toutes les choses de la vie qu’il m’amène à comprendre puisque depuis le premier jour Paulo sait bien que je ne peux les voir.

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 17:33
"De mémoire d'acacia érioloba ... et de républicains sociaux"
 

A l’origine je n’étais qu’une brindille, poussée là par hasard, une incohérence, une aberration, le fruit d’une incroyable coïncidence qui rassembla contre toute vraisemblance, les vents propices, l’eau salvatrice et une graine qui ne demandait qu’à germer dans ce désert du Namib, le pire de tous, où la moindre touffe d’herbe, poussée en une nuit, se meurt en quelques heures, dès le lever du jour faute d’humidité et sous un soleil qui brûle tout jusqu’aux pierres et au sable rouge. Seule la Welvitchia Mirabilis résiste à ce régime, captant la moindre goutte de rosée la nuit et résistant le jour à l’écrasante chaleur. Moi je n’étais qu’une improbable tige vouée à la sècheresse… mais j’ai résisté, aussi bien qu’elle et, unique et isolé à des lieues à la ronde, j’ai développé ma ramure, étendu mes branches frêles, raidit mon tronc gracile jusqu’à devenir ce petit acacia fringant bien que fragile qui tendait ses bras vers le ciel, en guise de prière ou de remerciement et qui finalement reçu le plus gratifiant des dons des dieux…

 

Alors que je n’étais encore qu’à l’aube de ma vie un premier occupant vint se nicher sur l’une de mes branches maîtresses. Une boule de plumes rousses perchée sur deux pattes du même bleu que le bec et le ciel. Après de longs mois de solitude bercée par les vents sableux et tournoyants du désert je fus tout ragaillardi par cette nouvelle présence et cette cohabitation ne cessa de m'enchanter durant les jours qui suivirent. Mon nouveau locataire était très actif, il ramenait à une cadence folle des brindilles de paille qu’il trouvait dieu sait où ! Il s’épuisait en des allers-retours qui le tenaient parfois de longs moments éloigné de moi, j’ai même craint souvent qu’il ne revienne pas. Surtout ce jour de la saison des pluies où l’eau si rare tombant en trombes me fit croire un instant qu’elle allait noyer le désert. Je m’inquiétais pour mon petit ami craignant qu’il n’ait su trouver refuge… et puis je le vis revenir un matin où le bleu du ciel avait reprit tout l’espace disponible. Mais il n’était plus seul ! Une femelle l’accompagnait. Ils s’activèrent ensemble comme je l’avais vu faire seul les jours précédant la grande pluie. En quelques jours je vis fleurir un nid douillet au creux de mes branches, un nid extraordinaire, un vrai chef-d’œuvre, une boule de paille jaune avec en son centre, au-dessous, une petite entrée toute ronde où je vis enfin mon couple d’amis pénétrer et ne plus en sortir pendant quelques temps. Puis mon ami reprit ses vols diurnes, je m’inquiétais pour sa compagne… était-elle souffrante ? Je le vis revenir chargé non plus de brins de paille mais le bec orné de moustiques et d’insectes de toutes sortes. Cela me sembla rassurant… Après quelques lunes supplémentaires j’entendis un matin un gazouillis étrange. Je compris que mes amis avaient fondé une petite famille et je me mis à surveiller avec impatience l’évolution de ces nouveaux petits colons. J’entendais bien qu’ils prenaient force et j’assistais enfin, un beau matin avec une surprise mêlée d’émerveillement à leur premier envol.

Je me sentais aussi fier d’eux que leurs propres parents. C’étaient mes petits, je n’était plus seul dans ce désert trop grand, j’avais moi aussi une famille.

Je ne me doutais pas encore que celle-ci allait vite s’agrandir pour mon plus grand bonheur ni ne me doutais de l’ampleur que prendrait finalement leur petit chef-d’œuvre. En une saison j’assistais ainsi à l’éclosion de plusieurs couvées et bien sûr à l’extension de leur résidence. Le nid s’étendait maintenant à plusieurs de mes branches qui lui servaient d’assise. Un nid en tout point identique à celui du début mais dont les entrées multiples correspondaient à autant de nouvelles chambres douillettes. Je réalisais, en en suivant avec attention la construction, combien l’entreprise était magnifique. Non seulement chacun des individus de cette petite colonie avait son propre logis de jour avec sortie sur l’extérieur mais il disposait aussi pour la nuit d’un abri plus profondément enfoui à l’intérieur et correspondant avec les autres chambres par des galeries ingénieuses réparties équitablement dans l’ensemble. En virtuoses de l’architecture avicole, mes petits compagnons avaient bien compris qu’ils devaient se protéger à la fois de l’écrasante chaleur et des rayons dangereux du soleil, et les cavités donnant sur l’extérieur répondaient à cette contrainte, mais ils devaient aussi se défendre du froid nocturne et des prédateurs et leur refuge impénétrable, au cœur du nid, leur offrait cette sécurité supplémentaire.

Les saisons sèches succédèrent aux saisons des pluies, mes petits amis s’étaient multipliés, le nid s’étendait maintenant sur une grande partie de ma ramure et lorsque j’avais le temps je comptais bien quelques trois cents pensionnaires volubiles qui me charmaient de leurs gazouillis enjoués. Le temps passait à une vitesse folle… de saison en saison j’étalais moi aussi mon branchage, il fallait bien assurer la sécurité de la colonie en développant une assise bien solide, car le nid grandissait… grandissait… il m’arrivait parfois de craindre qu’il ne s’étende plus vite que la pousse de mes nouvelles branches et que je croule sous son poids! Mais, avec mon aide et ma vigilance, les générations se succédèrent sans souci. Les années passèrent…

Et puis un jour funeste, jaloux sans doute de cette harmonieuse félicité, les dieux du ciel nous infligèrent une tornade infernale. Les vents soufflèrent jusqu’à s’essouffler, la pluie s’acharna avec une telle violence qu’elle pénétra jusqu’au cœur du nid, en déployant mon feuillage je protégeai mes petits du mieux que je pus mais lorsqu’au petit matin le soleil revenu éclaira la scène je découvris l’indicible : le nid, éventré, gisait à mes pieds. La plupart des membres de la colonie avaient disparus, seules quelques familles désespérées piaillaient en voletant autour du nid défoncé où quelques petits des dernières couvées restaient prisonniers des  rares chambres intactes. C’était un désolant spectacle et je ne pus retenir des larmes de pluie dégoulinant le long de mon tronc luisant. Je pris une grande goulée d’air, secouait doucement mes branches frissonnantes et fis comprendre à ceux qui restaient que la saison nuptiale qui commençait avec la saison des pluies annonçait le renouveau, qu’il fallait survivre à tout prix. Je ne pouvais imaginer reprendre ma vie de solitude comme avant leur arrivée. Ils devaient vite reconstruire leur nid l’étendre à nouveau tout autour de mes branches, le rendre plus solide encore et faire renaître cette petite république si sociale qu’ils avaient su créer à l’origine.

Mes petits « républicains sociaux » ne se découragèrent pas. Les survivants se démenèrent comme l’avait fait mon premier petit ami, le fondateur de leur république, quelques années auparavant. Je vis à nouveau les couples s’acharner à rétablir leur nid, mieux encore qu’ils ne l’avaient fait, arrimant, fixant solidement, structurant l’édifice, créant une charpente plus sûre et répartissant de façon équilibrée de nombreuses chambres encore plus douillettes, tapissées de duvets et d’herbes fleuries. Au fur et à mesure de la reconstruction du nid je vis revenir d’anciens membres de ma petite république, les femelles, par une sorte d’instinct grégaire pondirent jusqu’à six œufs par couvées et je vis jusqu’à neuf couvées par famille en une seule saison. L’avenir s’annonçait à nouveau florissant.

 

namibie-republicains-sociaux.jpg


A présent, après bien des lunes et des soleils, après bien des tempêtes et des tourmentes mes branches devenues plus denses, plus fermes, le nid est encore plus beau, plus grand, plus solide qu’il n’a jamais été et abrite en son sein pas moins de 500 républicains. Avec le temps j’ai su polir mon écorce jusqu’à la rendre assez lisse pour qu’aucun serpent ne puisse accéder sans retomber sur le sol jusqu’aux galeries qui abritent, la nuit, mes petits protégés. Mon tronc vénérable est devenu un roc sur lequel peut s’appuyer la merveille des merveilles, et même certains visiteurs trouvant l’endroit magnifique et sûr ont pris appui sur l’ensemble et y ont construit leur propre nid. Ces « commensaux » vivent en harmonie avec mes petits républicains si sociaux et, selon les saisons, il n’est pas rare que le fauconnet, le barbican, le tarier ou quelques mésanges, pinsons ou inséparables viennent cohabiter avec nous en bonne intelligence.

Et je me dis enfin,  vu mon grand âge, qu’il valait bien peut-être connaître l’heure infernale pour mieux goûter aujourd’hui à l’heure délicieuse du paradis retrouvé.

 

Martine, la pèlerine

Avril 2011

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 14:14

... où il est peut-être simplement question de "solitude"...

 

pablo-picasso-jeune-fille-devant-un-miroir.jpg 

femme au miroir (Picasso)

 

La première fois je n’ai pas fait très attention. Il était encore tôt et j’ai à peine saisi mon reflet dans la glace, tracé maladroitement le contour de mes lèvres au crayon, ajouté un peu de rimmel, un soupçon de poudre sur le nez… j’ai attrapé ma brosse au passage et tout en traversant le couloir jusqu’à l’entrée j’ai donné des coups rageurs dans ma chevelure pour la discipliner un peu. Pas vraiment satisfaite, j’ai enfilé mon manteau, lancé un dernier regard sur mon double dans le miroir et me suis jetée dans le quotidien en tripotant les clefs de ma voiture et en cherchant des yeux où j’avais bien pu la garer la veille…

J’avais 7 minutes pour arriver sur la rocade, pas une de plus si je voulais être au top avant 8 heures. Autant dire que j’allais être une fois de plus en retard… Sans vraiment savoir pourquoi (après tout cela faisait 26 ans que j’arrivais en retard, pas de quoi fouetter un chat !), je ressentais une espèce de malaise tout en conduisant. Bon, voyons : j’avais bien fermé le gaz, éteint la lumière de la salle de bain, tourné le verrou dans l’entrée, fermé le portillon du jardin… mentalement je refaisais le trajet en sens inverse… quelque chose clochait.

Je restais distraite toute la journée, pas vraiment au top pour le coup… Il me tardait de rentrer, juste pour vérifier quelque chose qui me turlupinait. Une idée aussi sotte que grenue, mais quand même… je devais vérifier.

Je rentrais plus tôt que d’habitude, légèrement angoissée, garais ma voiture devant le portillon, déverrouillais la porte d’entrée et là l’image furtive qui m’avait tracassée toute la journée s’imposa à nouveau. J’osais à peine pousser le battant et entrer chez moi et surtout, j’osais à peine regarder le miroir. Reprenant mes esprits, riant de moi mentalement, je jetais mes clefs sur la console de l’entrée. Je vis tout de suite que ma brosse à cheveux n’y était plus. Je ne pouvais plus reculer, je devais savoir.

Alors, lentement,  je levais les yeux vers le miroir de l’entrée. « Elle » me regardait, un peu ironique, la brosse à la main, parfaitement maquillée, comme d’ailleurs je n’ai jamais su le faire… A priori elle trouvait ça drôle… moi, juste un peu moins.

Ma raison s’était-elle enfuie, pffuuiitt, pendant la nuit ? Et elle, qui était-elle ? Mon double en mieux ? Une intruse, une extra-terrestre ? Ma folie avait-elle pris corps ? Il y avait de quoi « baliser » non ? Etrangement j’entendais ses réponses sans qu’elle me parle. Tout cela n’est pas bien grave disait-elle… Il te suffit d’accepter, c’est tout. Finalement nous y trouverons toutes les deux notre compte. Toi tu m’apprends, moi je peaufine et je te renvoie l’ascenseur ! Voilà, c’est tout… Etrange discours sans qu’une parole fut échangée… Mais, bizarrement cette idée m’excitait. Un autre moi, à qui j’apprendrai ce que je sais déjà et qui me montrerait, en mieux, de quoi embellir ma vie. Le programme était alléchant !…

A travers le miroir, elle me jeta malicieusement la brosse. Je l’attrapais au vol et m’appliquant à copier mon modèle je lissais mes cheveux bien mieux que je n’avais jamais eu la patience de le faire… Je levais le pouce, le droit, et je vis qu’elle me renvoyait mon image, le pouce levé, le droit,  pas le gauche comme un miroir sait toujours le faire, tout en clignant d’un œil, droit ou gauche ça n’a plus d’importance puisque moi j’avais pas cligné !

Après tout, qu’importait ma folie si folie il y avait. J’étais seule à le savoir… Je courus jusqu’à la salle de bain et m’appliquais cette fois-ci à refaire mon maquillage aussi bien qu’elle. Enfin, presque. Cette fois-ci elle était hilare, elle m’indiqua gentiment le meilleur moyen d’étaler la poudre sans qu’elle fasse carton-pâte, guida ma main pour poser le fard à paupière et tracer un trait d’eye-liner. Ma bouche devint pulpeuse sous le crayon brun et la touche de gloss ponctua le tout à la satisfaction des deux parties. Je ne me reconnaissais pas. Enfin, je me voyais telle que j’aurais pu me rêver si j’avais rêvé de moi…

Enthousiasmée par ce challenge inattendu, j’allais jusqu’au  réfrigérateur et en sortis une bouteille de champagne. J’allais chercher deux coupes et lui en tendis une. Elle semblait dans l’attente… Peut-être n’avait-elle jamais trinqué au bonheur ? Je versais quelques bulles dans chaque verre et portais un toast à notre collaboration. La bouteille finit sa vie sans un pli.

Le lendemain matin me trouva un peu raide. Je veux dire qu’allongée sur le canapé où j’avais passé la nuit j’eus quelque mal à me lever.

 

Sur la table du salon gisaient deux verres et une bouteille de champagne vide. J’avais un peu mal à la tête…

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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 22:01

LES DOUCES MAINS DE VIOLETTE

 

 

douces-mains-de-violette.jpg

 

Elle contemplait sa main sans vraiment la reconnaître... Elle s’apprêtait à frapper à sa porte, comme chaque matin vers 11 heures, depuis qu’un jour sombre de novembre, un jour de grand vent, l’an passé, il était venu s’échouer aux « Fous de Bassan » comme une épave.

 

Quel évènement l’avait jeté là ? Devant quel tourment avait-il pris la fuite ?

 

Elle hésitait à entrer. Aujourd’hui était un jour particulier. La veille, Svart Robinson était resté des heures dans le parc, le regard noyé dans le vert glauque des cèdres du Liban face au banc sur lequel il avait pris l’habitude de s’asseoir aux heures les plus chaudes. Derrière le carreau de la fenêtre de l’office, Violette l’avait observé longuement. Parmi tous les pensionnaires si prévisibles de la maison de retraite, Svart Robinson était le seul qui méritait son attention. Dès le début elle l’avait trouvé « différent ». Le léger sourire qui flottait sur ses lèvres lorsqu’elle entrait dans sa chambre le matin… et le regard qu’il lui lançait lorsqu’elle s’apprêtait à l’aider à sa toilette. Au contraire des autres pensionnaires, il ne manifestait ni trouble équivoque, ni gêne pudique et malgré les gestes pourtant si intimes qu’elle lui prodiguait elle sentait bien qu’aucun sentiment de faiblesse ou de honte n’émanait de ce vieux corps fatigué. Dès le début, le silence s’était installé entre eux, naturellement, mais l’échange visuel avait été tout de suite chargé de multiples sentiments.

 

Violette avait, elle aussi, dix ans plus tôt, échoué aux « Fous de Bassan », comme un corps mort à la dérive. Sa grande disponibilité, même pour les tâches les plus ingrates, sa facilité d’adaptation et surtout sa parfaite maîtrise du massage avait eu raison des réticences de la direction à employer et à faire régulariser la situation de cette « sans papiers ». Nul n’avait jamais su d’où elle venait, ni quels drames l’avaient conduite ici. Violette avait trente ans ou peut-être plus, elle avait trouvé là un havre et il lui semblait gratifiant d’offrir ce qu’elle savait faire de mieux à ceux qui manquaient, dans cette parenthèse aseptisée, de l’essentiel : qu’on les touche, qu’on les palpe, qu’on les effleure, qu’on les tapote, qu’on les pétrisse, qu’on les malaxe, qu’on les frictionne, qu’on les étire, qu’on les secoue pour qu’ils ressentent à nouveau leur corps et se sentent exister. Nul n’aurait pu dire aux « Fous de Bassan » ce qu’était un « Mulgaradock » sinon un de ceux qu’elle avait fui des années plus tôt. Mais elle possédait la science qui permet d’arrêter le vent ou la pluie, de faire tomber la foudre sur celui que l’on hait, mais plus justement, par les mains, d’effacer la douleur ou la maladie, de redonner la force à ceux qui sont affaiblis.

 

Au fil des jours et des saisons, Svart et Violette avaient appris à se connaître. Pourtant elle ne se souvenait pas qu’ils aient jamais échangé une seule parole. Non, entre eux s’était instauré un autre échange. Plus profond. Un échange qui se passait de mots mais où circulaient beaucoup d’émotions. Peut-être, aujourd’hui, n’avait-il plus besoin des soins infirmiers d’une aide-soignante, mais d’un accord tacite ils n’avaient rien changé à leurs habitudes. Tout au plus l’aide à la toilette s’était-elle allégée, laissant plus de temps aux soins de confort que Svart Robinson semblait apprécier au plus haut point.

 

Finalement Violette frappa à la porte et entra sans attendre. Elle fut surprise de le trouver debout, derrière la fenêtre. Il se tourna vers elle pour l’accueillir d’un sourire muet.

 

Violette s’avança et lui prit les mains, doucement, l’accompagna jusqu’au fauteuil et rencontra ses yeux. Son regard accompagna son geste, avec la même douceur. Svart Robinson la laissa faire et se laissa couler dans cette extrême béatitude où le plongeaient toujours les soins quotidiens de Violette… ses mains étaient si douces. Sous la presque caresse son esprit s’envola, là-bas, loin derrière lui, à des miles nautiques des « Fous de Bassan »,  au-delà de ce que l’œil peut distinguer sur la courbe arrondie de l’horizon, un endroit déjà vu où la peau des femmes avait la couleur ambrée des mains de Violette. Cet endroit l’appelait, le rappelait. Depuis quelques semaines il ne pouvait se résoudre à finir de sombrer dans l’eau profonde des branches basses du Cèdre du Liban… Mais il y avait Violette…

 

Violette commença sa séance en massant les mains crevassées, parcheminées, burinées de Svart Robinson. Des taches brunes fleurissaient sur la peau tannée. Elles s’étalaient comme des terres inconnues sur une carte marine et racontaient sans doutes ses années d’errance sur toutes les mers du globe. Comme des îles au milieu d’océans exotiques, elles dessinaient une géographie riche de sa propre histoire. Cette tavelure au bas du pouce gauche était-ce en Indonésie dans les années soixante ? Et cette crevasse à l’aplomb de l’auriculaire, un échouage sur les côtes d’Afrique du Sud avant guerre ? Lui-même pouvait passer des heures à lisser ses avant-bras doucement tout en explorant ses pseudo cartes marines. Elle le voyait souvent, sur son banc, retourner ses mains et regarder longuement ses paumes,  y lisait-il alors les fleuves et les rivières, les deltas orientaux, les mangroves africaines… s’évadait-il dans une histoire qu’il n’était même pas sûr d’avoir déjà vécue ? Les mains de Violette sur ses propres mains, chaque matin, ravivaient-elles ses souvenirs ? Elle avait le sentiment que l’attention particulière qu’elle lui portait le maintenait debout, vivant…

 

Violette quittait maintenant  ses mains pour lui masser les épaules, lentement, palpant les nœuds, lissant les zones tendues jusqu’à les contraindre à s’assouplir. Il était étonné de la voir si frêle et pourtant si parfaitement directive et efficace. Sous la ferme pression de ses mains douces, Violette réussissait chaque jour à tonifier pour quelques heures ce corps qui s’entêtait encore, parfois, à lui échapper mais dont il sentait, de jour en jour qu’il retrouvait un peu de l’énergie passée. Il sentit les paumes fraîches s’attarder sur sa nuque, palper les cervicales et ne put réprimer un frisson d’aise. Il sentit aussi qu’elle souriait dans son dos. En éventail, les doigts fins et légers remontaient du bas du crâne jusqu’aux tempes en un mouvement lent et doux, rythmé semblait-il par sa propre respiration. Ses longs doigts s’enfonçaient dans sa tignasse blanche puis d’une pichenette lui pinçaient la peau pour relancer la circulation sanguine.

 

La séance ne s’éternisait jamais, tout au plus durait-elle une vingtaine de minutes, mais Svart savait retrouver Violette dès le lendemain et cette attente, même,  était douce et vivifiante. Derrière lui, Violette prolongea son massage, du crâne vers les épaules et des épaules vers les bras, les deux mains descendant lentement, presque enlaçant le grand corps maigre de l’octogénaire. Puis d’une petite tape finale sur le dos des deux mains, elle lui signifia la fin de la séance.

 

Svart rouvrit les yeux et quitta à regret les îles… plus proches de son futur qu’elles ne l’avaient jamais été. C’est Violette qui le lui fit comprendre.

Elle se pencha vers son oreille et, pour la première fois, prononça quelques mots…

 

Puis elle regarda sa main, saisie d’une soudaine inquiétude. Et si elle s’était trompée ?

 

Le regard brillant qu’il lui lança balaya toutes ses craintes. Demain, ensemble, ils partiraient.

 

Le vent s’engouffra dans les branches basses du cèdre du Liban qui sembla sur le point de protester, Svart portait déjà son regard au-delà. Quant à Violette, éblouie par sa propre audace, elle ne regardait plus sa main, elle ne voyait plus rien.

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 20:04

SAMBA DE RODA

 

 

Elle a voulu s’étendre un peu pour oublier la chaleur, mais elle n’a pu dormir, elle a mal au dos, elle a les jambes lourdes, et il fait si chaud que sa robe légère lui colle à la peau. Elle sort sur le balcon et observe à nouveau la ville étrangement calme aujourd’hui. Les rues sont désertes… Jour de la « réconciliation nationale » : c’est un jour férié. Son regard est attiré par l’éclat mouvant d’un chemisier bleu porté par une femme qui traverse, en bas,  la rua Comandante Dangereux. Elle porte sur sa tête une immense bassine de faïence émaillée remplie de bananes vertes. Sa jupe large flotte autour d’elle, elle est seule dans la rue mais se déplace comme si une foule la regardait, fière, simple et altière.

 

Elle entend, sur la droite, à quelques dizaines de mètres en contrebas, un groupe bruyant mais invisible, au-delà de Palanca dans le quartier de Maianga,. Quelqu’un utilise un sifflet, comme pour marquer ou accompagner un rythme….le bruit des voix s’accélère et s’amplifie, puis éclate une salve d’applaudissements.

 

Il est rare de voir l’Avenida Merien N’guabi vide de tout véhicule. Elle décide d’y descendre, de marcher sur ses trottoirs qu’habituellement elle s’interdit. Elle veut savoir d’où viennent ces cris joyeux qu’elle entend, ces sifflets, ces applaudissements… Devant elle la cour de l’orphelinat est déserte, les jardins aussi, sauf cette ombre qui se glisse derrière le frangipanier, s’accroupit et profite de cette relative solitude pour déféquer à trois mètres de l’avenue. Sous le couvert des arbres qui bordent la congrégation elle ne voit que les tongs jaunes d’une jeune femme qui passe, sans le voir, à quelques mètres de l’homme accroupi.

 

Une fois dans la rue elle s’étonne de ne pas être écrasée par la chaleur. Au contraire, une brise douce vient de la mer et sèche doucement sa robe moite. Elle tend l’oreille pour se diriger vers la musique et passe devant Palanca. Son gardien, assis sur une chaise, à l’ombre d’un acacia, dort bouche ouverte, sa mitraillette négligemment posée sur son avant-bras gauche, sa main droite  l’index posé sur la gâchette. A deux pas de lui, un chien jaune somnole dans la carcasse d’une voiture complètement désossée. Ni l’un ni l’autre ne semble perturbé par les cris d’excitation et la musique qu’elle entend tout près maintenant. Quelques badauds ont grimpés sur la murette qui les sépare de la rue pour mieux suivre ce qu’elle découvre à présent.

 

Combien sont-ils ? Une cinquantaine peut-être. Elle ne devrait pas être là… Elle reçoit chaque jour, depuis son arrivée à Luanda, des mises en garde sur les dangers de la rue. On insiste pour lui dire que les musséqués sont des zones de non droit, qu’aucun blanc ne doit y pénétrer. Mais la frontière est si étroite entre sa résidence et cet autre monde en marge… seulement quelques mètres qui la séparent de cette autre ville dans la ville qui grouille de gens, de cris, de vie. Que peut-il lui arriver ici ? On est en plein jour, le soleil tape fort et inonde les ruelles, elle n’a sur elle ni argent ni bijou, seulement sa petite robe de coton, maintenant presque sèche, qui lui flatte la jambe sous la douceur de la brise…  Derrière la murette, au centre d’une cour de terre battue, une vingtaine de jeunes, tous vêtus de blanc, font cercle autour d’un couple. Elle, les cheveux tressés, serrés en un petit chignon sur la nuque, a la croupe rebondie des jeunes africaines et porte comme tous les autres un pantalon blanc. Lui, semble plus jeune, plus frêle, mais son agilité est surprenante. Il tourne autour d’elle en suivant le rythme des mains qui frappent la cadence. Accroupis sur le sol, trois musiciens donnent le tempo. Elle ne connaît aucun des instruments étranges dont ils font sortir des accords envoûtants et très rythmés. On ne peut pas résister à l’invitation, elle se prend à frapper aussi dans ses mains et à sourire comme tous ceux qui l’entourent. Au centre du cercle les deux jeunes gens s’affrontent, ils semblent jouer à un jeu de séduction et de défis : il caracole, elle ondule, elle recule, il avance, il s’élance, elle s’échappe… et les gens tout autour tapent plus fort dans leurs mains. Puis c’est le silence soudain, en une fraction de seconde où chacun semble obéir à un code que tout le monde connaît. Sauf elle. Elle tape une fois de trop dans ses mains et tous les regards convergent vers elle.

 

 

 

Hoje, c’est la fête, Adriano et Oko vont m’ rejoindre bientôt dans la cour pour la Roda. J’ sais que Bella s’ra là et qu’y aura aussi les autres. Faut qu’ cette fois-ci j’aie l’ courage de l’inviter pour la samba. Faut qu’elle comprenne que j’ suis son homme et qu’elle a pas le choix. Depuis que j’ suis né j’ l’attends. Il est temps qu’elle sache.

 

Cirilio est v’nu avec les autres, j’ crois qu’il est v’nu seulement pour me dire que Janeeza va arriver aussi. Mais c’est pas Janeeza qui m’intéresse, c’est Bella. J’ finis d’enfiler mon pantalon blanc. J’ les rejoins dans la cour. Les musiciens sont là. Y’en manque aucun : Le berimbau, le pandeiro, et surtout l’atabaque. Justement  Simâo fait chauffer la peau du tambour, il tape doucement une p’tite cadence, il fredonne  en lissant l’ cuir du plat d’ sa main, jusqu’à c’ que l’ son convienne à son oreille. L’est fort Simâo, personne comm’ lui sait jouer les bons accords. C’est son avô qui lui a appris. Il connaissait tous les chants traditionnels de la Cappoeira. Maint’nant Simâo, on l’ demande partout, mais quand c’est moi qui lui dit d’ venir jouer la samba de roda, il vient toujours. Il m’ connaît bien Simâo, il sait suivre mes feintes, il m’ donne le bon tempo, avec lui j’peux sauter comme un impala, il m’ donne  l’élan. Et hoje, faut que la Bella elle soit fière de moi. Faut que j’ fasse mieux qu’tous les autres.

Tous ceux du bairro arrivent, ils s’installent tout autour, nous on s’accroupit autour des musiciens, c’est Oko et Adriano qui s’affrontent d’abord. Janeeza vient tout près d’ moi, Bella me regard’ même pas. Elle fait la fière mais j’crois bien qu’elle en veut à Janeeza. Quelque chose me dit qu’elle est jalouse. Oko et Adriano sont accroupis au pied du berimbau, Simaô a trouvé le bon rythme, il frappe et mon cœur cogne comm’lui. L’atabaque le suit, sa musique enfle dans ma tête, puis le pandeiro jettent ses notes aigues et des couleurs jaillissent juste derrière mes yeux, et tournent, tournent comme un tourbillon… La science de mes ancêtres remont’ dans mes veines. J’ sens monter la fièvre. Joaô commence à chanter, seul, puis la « roda » toute entière reprend l’ refrain, alors Oko s’élance au milieu du cercle, Adriano le suit, il s’appuie sur ses deux mains, lance la jamb’ droite très haut et fauche de la gauche Oko qui esquive avec beaucoup d’ malice, comm’ un singe. Adriano est agile, il saute aussi haut qu’ les épaules d’Oko, mais Oko est rapide, comme une gazelle, il feinte et s’ faufile, comme le serpent… j’connais bien leur jeu, mais chaque fois j’me laisse prendre. Encore un moment et j’ vais rentrer dans la « roda » à mon tour. J’attends juste qu’Oko s’ fatigue un peu pour l’ remplacer. Tous les deux nous emmènent dans la savane, Adriano est l’ chasseur et Oko la proie, mais j’ crois que c’est la proie aujourd’hui qui va gagner. Voilà, Oko sort d’ la « roda » c’est à moi d’ jouer ! J’affronte Adriano mais pour séduire Bella je joue la mandiga, j’ ruse, j’enrobe, mes pieds tricotent des dessins frénétiques, aux applaudissements qui éclatent j’ vois bien qu’ mon jeu enthousiasme la roda toute entière… et Bella ? J’ veux lui faire tourner la tête, j’ m’avance vers elle et quand Adriano sort à son tour je l’invite et je sais qu’elle  peut pas refuser, c’est la règle, alors elle entre dans la roda avec fierté, j’ dois pas perdre les pédales, faut pas que j’ me relâche et j’ sais que j’ peux compter sur Simaô. Il a compris : il règle le tambour jusqu’à le faire roucouler, comme une colombe. Alors Bella devient lascive, elle ondule, m’ fait monter les sangs, puis fait vibrer ses fesses comme elle seule sait l’ faire et quand j’ m’approche à la frôler elle s’échappe, hautaine et magnifique mais m’ reprend aussitôt sans m’ toucher. La samba l’habite, elle est entrée dans son corps et dans mon cœur. Mon jeu la touche, j’en suis sûr et lorsque Simaô frappe l’ dernier coup et interrompt brutalement l’ jeu ses yeux m’ transpercent jusque dans les tripes.

 

Les mains qui frappaient en cadence  se sont tues en même temps qu’ le Berimbau, mais quelqu’un dans la roda a continué à contretemps. C’est pas la règle. J’ lève les yeux, j’ vois une « branca » au milieu des gens du bairro. C’est pas courant une blanche dans un musséqué. Elle s’est perdue ? Elle sait pas qu’ici c’est chez nous ?

 

Simaô qui comprend vite reprend le tempo, Joaô chante à nouveau. Bella s’est accroupie près des musiciens, alors j’ vais vers la branca, et j’ l’aguiche. Les applaudissements et les sifflets explosent, et les rires aussi. Elle a pas l’air de connaître les règles, elle comprend pas mon invite, j’ lui prend la main et je l’amène au milieu du cercle. Joaô chant' plus fort, Simaô s’éclate les paumes sur le berimbau, tout' la roda claque des mains en cadence. Elle commence à balancer son corps et elle m’ sourit. J' croise le regard de Bella. Cette fois-ci j’ crois qu’ j’ai gagné son cœur.

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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 12:39

Cuverville ou "Le Génie de la Mer"

 

cuverville-copie-1.jpg

 

 

Bert leva les yeux et admira une fois encore le « Génie de la Mer » qui semblait lui montrer, loin au-delà du port, toutes les merveilles auxquelles il avait dû renoncer…

 

-         Arrête !

-        

-         Mais arrête enfin ... Tu m’escagaces !

 

Il n’a pas tout de suite compris d’où venait la voix, il s’est retourné, personne, un regard à droite, à gauche, non,  i’avé degun,  il était bel et bien seul dans cette fraîcheur matinale et dominicale où il avait décidé, comme chaque semaine à la même heure, de venir traîner un peu sur le quai.

 

Depuis qu’il avait raccroché, Bert aimait bien flâner ici, le dimanche, à l’heure où les touristes traînassent encore entre deux draps d’hôtel et où les familles braillardes en sont toujours à torcher leurs mouflets. Il avait toute l’esplanade pour lui et pouvait jouir, surtout ce matin, de ce bleu de méditerranée qui continuait, malgré les années, à l’appeler au large.

 

La main dans sa poche droite, Bert lissait machinalement le tuyau de sa pipe. Il leva le nez et inspira un grand coup. Ah, ya pas meilleure odeur que celle des embruns… pensa-t-il, trop tôt encore pour une première bouffée. Il ressortit la main de sa poche et la porta en visière au-dessus des yeux. Le soleil malgré l’heure matinale était éblouissant. Bert chercha un peu d’ombre pour mieux distinguer, juste derrière la passe, à droite du chenal, la silhouette massive du « Mérou ». Il fit quelques pas de côté et contourna l’homme de bronze qui semblait lui désigner du doigt son ancien remorqueur.

 

- Eh oui, comme toi il est rangé des voitures ! Ca doit te manquer le large, pas vrai ?

 

Espanté, Bert leva à nouveau les yeux.

 

- Fatche de carigoulette c’est lui qui me parle ?

 

- Oui c’est moi, ça t’étonne ?

 

- qu'es acò ? Es un fénis ? c’est une talounade ou quoi ?

 

Bert n’en revenait pas, mais si l’âge lui jouait des tours, celui-ci finalement était plutôt sympathique.

 

- allez ne reste pas là à bader, c’est normal après tout, on partage tous les deux cet amour du grand large, on parle le même langage. Comme toi je suis resté des années à contempler l’horizon, aujourd’hui on peut bien barjaquer ensemble un moment. D’ailleurs je voulais te dire : quand tu viens là le dimanche matin arrête de me regarder les fesses !

 

- quoi ?

 

- oui, tu fais comme tout le monde, tu me regardes les fesses… et ça me gêne !

 

- quel chichounet va ! Elles sont belles tes fesse, fermes, musclées, t’as pas à en rougir, elles sont à faire estavaner les galinettes !

 

 Bert se retourna encore pour vérifier que personne ne pouvait entendre la conversation étrange qui venait de s’engager…

 

- peut-être, mais quand même, quand « le Petit Puget » a créé ma première ébauche j’ai senti venir le vent… c’était en 1843, tu sais les sculpteurs aimaient bien dans ce temps là l’art antique,  les éphèbes nus. J’avais un peu protesté mais le Louis Joseph il avait son idée bien ancrée au bout de son burin, il m’a rétorqué : "Tu vas rappeler la mémoire  des grands marins, montrer à tous : c’est là-bas... bien loin qu'il faut aller, dans l'immensité, chercher, combattre et triompher … en rappelant le passé tu vas  montrer à nos jeunes marins leur avenir ".  Tu parles, c’est mes fesses que je leur ai montrées et il y en a plus d’un que ça fait marrer… Et si c’était que ça, mais aujourd’hui je suis la risée de tous, ils m’ont même affublé d’un sobriquet ridicule : "Cuverville" ! Comme si ça suffisait pas… faut qu’ils insistent, « Cul vers ville », des fois que certains auraient pas compris !

 

- mais non peuchère, ce nom là c’est juste pour honorer le nom de Cuverville, tu sais, le commandant de la flotte de la Méditerranées dans les années 1890…

 

- humm, ça me console pas, ça fait trop d’années que je supporte les moqueries…

 

- je vais te dire, moi : je suis bien content de pouvoir les admirer à nouveau tes fesses, fan de chichourle, parce que souviens-toi en 44, tu avais perdu tes deux bras et t’as bien failli disparaître pour de bon non ? Les Allemands récupéraient toutes les statues en bronze pour en faire des canons, t’as eu de la chance d’en réchapper !

 

- oui c’est vrai, mais je suis quand même resté coincé avec des tas de vieux débris dans un entrepôt sordide jusqu’en 1957 !

 

- Té, justement, quand ils t’ont retrouvé, je crois bien me souvenir qu’un combattant avait écrit sur ton ventre : « Je suis un grand mutilé victime de la guerre, mais je suis heureux de voir la capitulation nazie par la victoire des peuples libres. ». Tu vois, ils t’aimaient bien les Toulonnais. Finalement ils t’ont donné la place que tu méritais : face à la mer !

 

- Ils ont quand même attendu près de quarante ans avant de m’installer là. Il était temps que je la revois la mer ! D’ailleurs c’est à peu près à cette époque que tu as commencé à venir te promener ici le dimanche, non ?

 

- Hé oui, peuchère, ils m’ont mis à la retraite en même temps que mon « Mérou », après qu’on ait bourlingué du Brésil à l’Afrique et de la Mer du Nord à l’Iroise. Maintenant j’ai plus qu’à faire comme toi : regarder la mer !

 

- On pourra toujours bavasser un peu tous les deux, si ça te dit ?

 

- Té vé, pourquoi pas… Allez vaï, je m’en retourne, à dimanche… même heure, même endroit…

 

Bert lança un clin d’œil malicieux à Cuverville : « tu seras là ? », puis tourna les talons et prit lentement le chemin du retour.

 

Il glissa sa main dans sa poche droite, saisi sa pipe et la bourra méthodiquement… Lorsqu’il tira voluptueusement sa première bouffée de la journée, il se retourna vers le géant de bronze…

 

- C’est vrai qu’il a une belle paire de fesses le bougre !  pensa-t-il, et il reprit son chemin avec au cœur comme un regain d’énergie et plus heureux qu’il n’avait jamais été depuis des années.

 

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 18:49

L’homme en noir, Rua Comandante Dangereux

 

homme-en-noir.jpg

 

Je venais d’arriver à Luanda et je découvrais la ville du haut de mon balcon. Du huitième étage j’avais une vue stratégique sur le quartier Alvalade. Je m’y postais souvent depuis que j’avais découvert que le soir y apportait une ombre apaisante, que le vent de mer y soufflait une brise fraîche et que je pouvais, aussi souvent que je le voulais, m’isoler et y savourer quelques instants au calme. Au fil des jours, goûter la tiédeur du soir sur le balcon était devenu presque un rituel, une échappée du quotidien. Je sortais sur le balcon, refermais derrière moi les vitres coulissantes, m’isolais d’une journée infernale et rentrais dans un autre univers où la vie semblait tout à coup se dérouler au ralenti : les bruits étaient atténués, les hommes marchaient plus lentement (est-ce moi qui l’imaginais ?),  la nuit absorbait les tensions, du moins ici, sous le balcon, du moins pour moi, je voulais le croire.

 

J’avais souvent l’impression honteuse de regarder sans être vue mais ma présence était discrète,  presque invisible. Je n’étais pas à l’affût pour voler l’intimité des autres, j’étais là seulement pour voir s’écouler la vie et me sentir  « une », au milieu d’un tout.

 

Ce soir là l’avenue Marien N’guabi était très bruyante. Les piétons qui tournaient au coin de la rue pour emprunter la rua Comandante Dangereux laissaient d’un coup la fournaise de l’avenue principale et son agitation et  pénétraient dans le couloir d’ombre dispensée par l’immeuble où j’habitais et les grands flamboyants qui bordaient l’autre côté de la chaussée défoncée. Leur allure changeait. Elle ralentissait… sans doute pour prolonger la parenthèse où ils pouvaient goûter sur une centaine de  mètres cette fraîcheur relative. C’est là que je le découvris. J’ai  cru  d’abord qu’il s’était arrêté là parce que l’alcool l’avait couché par terre. Il gisait au milieu des détritus. Cet homme là je l’ai donc vu couché la première fois. Et quelque chose me semblait anachronique dans son aspect sans que je sache exactement déterminer quoi… une sorte de malaise en le voyant. C’était le soir, la rue était sombre et sous les flamboyants le corps de l’homme était inerte. Il était étalé comme tombé par terre. Voilà… il semblait mort. Mais le malaise venait aussi des autres qui passaient à le toucher, sans le voir, indifférents. Je fixais cette ombre morte intensément comme pour l’obliger à me dire quelque chose, quelque chose de cet homme en noir couché sous mon balcon… De soir en soir l’ombre me devint plus familière. Je l’interrogeais toujours sans percevoir de réponses… Et puis un soir, curieusement, le souffle chaud de l’Harmattan m’enveloppa d’un nuage de sensations étranges. Je voyais, vingt mètres plus bas, l’homme noir couché sur le bas-côté. A l’ombre des flamboyants se répandait son ombre plus sombre encore et son histoire s’inscrivait définitivement dans ma mémoire. L’histoire d’un enfant perdu au milieu d’une guerre civile, l’histoire de sa peur à mouiller nuque et chemise, l’histoire d’une vie qui n’est plus qu’un hasard au milieu du chaos ; une errance incertaine parmi ceux qui n’y avaient pas encore laissé leur âme ; l’ombre d’une vie qui s’était enfuie sans doute avec la raison… J'en avais vu quelques fois de ces hommes égarés, errant parfois nus dans la ville, perdus au milieu de la foule, sans regard pour aucun et tellement isolés en eux-mêmes qu'ils en devenaient transparents pour tous les autres...

 

Je ne me contentais plus maintenant de m’éclipser le soir sur mon balcon… j’y faisais, dès que je le pouvais, des incursions rapides, juste pour vérifier s’il était là. Le plus souvent c’était le soir qu’il apparaissait, ombre informe sous le grand flamboyant. Parfois, lorsque je prenais le bus, tôt le matin, il était encore là, gisant, le visage fermé, mais tourné vers le ciel. Que faisait-il de ses journées, de son temps, de sa vie ? Et de quoi vivait-il ? Au fil des jours l’envie d’en savoir davantage me fit faire le premier pas. Avec un reste de poulet froid, un morceau de pain et de fromage, une orange, enveloppés dans un sac plastique, je partis à sa rencontre. A quelques mètres de lui j’hésitais encore. Je ne l’avais jamais vu d’aussi près. Je retrouvais ce sentiment de malaise des premiers jours. Il était vêtu tout de noir, mais son accoutrement était des plus étranges. On aurait dit qu’il s’était plongé dans un bain de mazout ou d’huile de vidange. Tous ses vêtements : pantalon, débardeur, ce qu’il restait d’un blouson de toile sans manches, tout était imbibé d’un liquide noir et luisant. Même son visage, même ses mains, même ses cheveux crépus… son corps entier luisait dans l’ombre et ses vêtements, collés au corps, lui faisaient comme une seconde peau, encore plus noire que sa couleur originelle. Il ne m’avait pas vue, il regardait fixement un point invisible au-delà des arbres, il ne bougeait pas. Je vis qu’il avait délimité son aire avec un bout de carton sur lequel il dormait probablement. Il n’avait aucun bagage, mais il portait, en bandoulière, une besace aussi noire que tout le reste et,  autour de son cou un nombre impressionnant de colliers, de ficelles, d’amulettes et de gris-gris qui faisaient comme une carapace de protection sur son torse d’une maigreur épouvantable. Puis il me vit enfin, j’étais à quelques pas de lui, et je me sentis brutalement en danger. Je tendis mon paquet comme une offrande, ou comme un bouclier, il ne fit aucun geste pour le prendre, mais son regard affolé me fit comprendre qu’il ne fallait plus avancer. Je déposais presque à ses pieds mon obole et quelques mots d’un portugais balbutiant qui étaient censés en expliquer le contenu, et je m’enfuis à reculons jusqu’au coin de mon immeuble où je m’engouffrais, la respiration un peu courte. Dans l’ascenseur qui me ramenait au 8ème étage je revis la scène au ralenti. J’avais eu peur mais je crois bien qu’il avait eu peur encore plus que moi. Son regard fou transpirait l’angoisse et une sorte de panique d’animal aux abois. Je ne comprenais pas mais ne renonçais pas non plus à apprivoiser ce drôle d’animal. Le lendemain matin il avait disparu, mais mon sachet plastique intact était toujours là où je l’avais posé. Le soir même il était de retour,  son corps maigre étalé sur son bout de carton, immobile et le regard perdu dans les étoiles. Quelques jours passèrent et je m’enhardis à tenter une deuxième approche. J’avais préparé un autre sac plastique mais alors que j’arrivais au bas de mon immeuble j’entendis des éclats de voix et vis un attroupement grossir au coin de la rue.  J’ai tout de suite compris que cela concernait l’homme en noir. Un groupe de jeunes mendiants le cernaient et tentaient de l’approcher. L’homme poussait des cris inhumains d’animal blessé. Autour du groupe, la foule grossissait, un candongueiro avait stoppé son taxi bleu et blanc et ses clients, entassés à 20 ou 30 dans l’habitacle, regardaient sans compassion, la scène violente. Certains haranguaient les loqueteux pour les exciter, d’autres s’étaient approchés par curiosité, presque ravis du spectacle. Je savais qu’en cas d’attroupement il ne fallait pas traîner dans les parages, surtout à la nuit tombée. Pourtant je suis restée plantée là, mon sac plastique au bout du bras, comme si ma présence pouvait le protéger un peu. L’un des plus jeunes et plus habiles réussit à le ceinturer par derrière, alors les autres foncèrent sur lui pour le déposséder. Aussi indifférente à l’issue de la scène qu’elle avait semblé participer à ce combat famélique, la foule s’apprêtait déjà à se disperser lorsque l’homme surprit tout le monde. C’est là que je compris le pourquoi de son accoutrement : comme une anguille gluante, l’homme en noir ayant fait mine de se soumettre un instant, s’échappa sans difficulté des bras qui le ceinturaient trop lâchement. Quelques secondes lui suffirent pour s’enfuir vers les ruelles étroites du musséqué sans que ses agresseurs ne fassent un geste pour se lancer à sa poursuite.

 

L’homme en noir avait depuis longtemps trouvé le moyen d’échapper à toute contrainte, d’esprit ou de corps… Au fond de la rua Comandante Dangereux, je le vis courir plus vite que je ne l’en aurais jamais cru capable et je sus à cet instant que je ne le reverrai plus.

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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 10:51


Les Isards


aquarelle-bouquetins2.jpg 

cette aquarelle, que j'ai réalisée il y a déjà quelques temps, représente en réalité des bouquetins, mais j'ai trouvé qu'elle pouvait très bien illustrer cette petite nouvelle que je viens décrire pour l' atelier d'écriture auquel je participe régulièrement...


Ce fut d'abord une pierre qui tomba à un mètre de son pied
, puis il entendit un juron étouffé… le Père n’était pas loin. Peyo s’arrêta et tous sens en alerte il se fondit dans le silence de la montagne. Il devait ralentir son approche pour ne pas l’alerter. Sinon ce serait la cata ! Un nouveau jet de pierres lui fit penser que le Père  avait repris sa marche. Il entendit son pas lourd résonner dans la terre, il semblait manquer de souffle aussi, un peu.
- Ah c’est sûr, pensa Peyo,
le bon morceau d’Etorki et les quelques gobelets d’irouleguy qu’il s’est enfilés hier soir ça doit peser une tonne au petit matin !

L’effort lui était plus léger. Et bien qu’il fasse encore nuit noire il se déplaçait aisément et sans bruit. D’Iraty à Holçarté, en bon « xiberotarrak »  qu’il était, Uhaitza, la vallée du Saison, et la montagne n’avaient pas de secrets pour lui, il les connaissait par cœur.
Il avait eu peur de ne pas se réveiller à temps, de ne pas entendre les préparatifs du Père, de rater son départ. Il avait dormi tout habillé et s’était réveillé brusquement en entendant se refermer la porte du « cayolar » où ils passaient la nuit depuis le début de l’estive. Mentalement Peyo avait compté jusqu’à 100, puis fébrilement il était sorti à son tour sur les pas du Père.
La nuit d’encre ne laissait aucune chance à quiconque de suivre une ombre  à plus de 10 mètres. Peyo avait laissé un peu d’avance au Père, pour ne pas se trahir, mais il n’avait pu s’empêcher d’accélérer le pas de peur de perdre définitivement sa trace. Pourtant, il se doutait bien de l’endroit où le Père voulait aller, il se doutait bien aussi de la raison pour laquelle il avait pris le fusil. Avant de partir, il avait vérifié qu’il n’était plus là. Il avait même compris ça depuis la veille au soir, devant la cheminée où en  taillant un morceau de fromage de brebis avec son couteau, le Père lui avait dit négligemment,
« tiens, j’ai aperçu la harde ce matin, belles bêtes !… Ah je cracherais pas sur un p’tit salmis, ça arrangerait bien l’ordinaire…. »,
puis il avait ri et s’était servi un longue rasade d’Irouléguy. Il avait attrapé son fusil et s’était mis à le bichonner, à l’astiquer et à faire mine de tirer sur une proie imaginaire :
- « pan ! »
et Peyo avait sursauté comme si le plomb avait pénétré son flanc. Il avait compris.

Lui aussi avait vu la harde, mais pas seulement depuis la veille… Cela faisait bien vingt jours qu’il les avait découverts, attentif et émerveillé, près du pierrier qui longeait le versant sud du Pic d’Ory. Il y venait chaque jour depuis, se rapprochant un peu plus chaque fois, en choisissant le sens du vent pour ne pas affoler les bêtes. Elles étaient bien gardées, une femelle de cinq ans au moins protégeait, un peu à l’écart et sur un surplomb, les quelques ansouilhs, éterlous ou pitouns de l’année qui formaient la chevraie. Peyo s’était même demandé si l’isard n’avait pas, malgré toutes ses précautions, remarqué sa présence. Il n’avait jamais croisé son regard, mais au redressement de la tête, au frémissement des naseaux, à l’allure soudain figée de tout son corps, il avait parfois senti que la bête était sur ses gardes et attentive au moindre souffle de vent qui pourrait trahir une présence.

Allongé sur l’herbe rase brûlée tour à tour par le soleil et le vent glacé, Peyo s’était contenté d’observer la harde, durant des heures, jusqu’à pouvoir maintenant en reconnaître chaque membre, mâle ou femelle. Malgré sa position, pas vraiment confortable, à peine dissimulé par quelques pierrailles mais enivré par l’odeur d’ambre des cistes et celle plus poivrée de l’hysope,  Peyo pensait qu’il n’y avait pas de moment plus beau que celui-là.

La nuit n’était déjà plus noire et le ciel rosissait à l’Est, Peyo savait que, s’il voulait ne pas rater sa proie, le père devrait déjà être en place avant le lever du jour. Il accéléra son pas, il lui fallait contourner le pierrier et sortir de la forêt au-dessus du replat où les isards avaient passé la nuit pour n’être repéré ni par les bêtes ni par son père.

Peyo foula quelques touffes d’ail des bruyères et d’oxalis des bois et ne pu s’empêcher d’en cueillir une tige qu’il porta à sa bouche. L’air était vif, on n’était qu’à quelques jours de la fin de l’estive et Peyo voulait la goûter jusqu’aux derniers instants avant le retour dans la vallée et les longs mois d’hiver.

A présent Peyo dominait le surplomb où hier encore il avait observé la harde. Bien campé derrière un éboulis rocheux il se tint aux aguets. Quelque chose bougea sur sa droite, en contrebas… Sans le voir Peyo su que c’était le Père. Il attendit. Le jour commençait à poindre et déjà on distinguait un peu plus bas sur la gauche quelques tâches brunes. Peyo reconnu tout de suite la femelle qui surveillait la chevraie et bien qu’aucun bruit ne troublât le silence matinal, elle semblait déjà aux aguets. Peyo savait que le Père n’aurait droit qu’à un seul coup. Il attendrait donc que le jour soit entier. A l’affût, il ajusterait longuement son tir, et puis… Il avait probablement déjà choisi sa bête.

Le soleil montait vertigineusement à présent et balayait doucement l’aire où les bêtes commençaient à s’ébrouer. Peyo n’avait plus que quelques secondes pour agir. A l’abri derrière son rocher le père ne pouvait le voir, mais il pouvait l’entendre. Peyo choisit une pierre assez légère pour porter loin et assez lourde pour déclencher l’alerte. Il se leva lentement et visa bien au-dessus de la harde. Au moment où levant sa tête au-dessus du rocher il lança sa pierre, il aurait juré avoir croisé le regard mordoré de la femelle. Celle-ci, bondit en un éclair, entraînant toute la harde et Peyo entendit dans le même temps un coup cinglant qui ricocha sur la montagne et finit en grondements dans la vallée. Puis plus rien que le bruit sourd d’une fuite éperdue sur les pierrailles.

Lorsque le père revint, seul,  au cayolar, le soleil commençait à chauffer et une douce vapeur s’élevait lentement de la terre humide. Il trouva Peyo affairé près du poêle à bois. Il s’étonna, sans plus, de le voir si rouge alors que quelques flammèches léchaient tout juste le petit bois qu’il venait d’y enfourner…

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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 20:00
Histoire de vous transporter un peu en Afrique, pour y découvrir ou y retrouver des images et des odeurs, des histoires et des personnages dont certains sont vrais d'autres seulement sortis de mon imagination, je vous propose un peu de lecture. Oui, un retour sur certains textes (contes, récits de voyages, fictions ou textes autobiographiques...) que j'avais écrits lors de mes voyages sur le continent africain et que j'ai donc regroupés ici sous le thème de l'Afrique...

Le Portail Bleu (Nigéria)

Je l'attends, je regarde le portail bleu, je sais qu'elle va venir, c'est le jour des macaronis.
Dans le portail il y a un trou où je peux voir la vie qui court, dans la rue. Des fois quand les nannies ne me voient pas je colle mon oeil au trou, complètement, et je vois jusqu'au fond de la rue, là où l'enfant vend des arachides séchées et grillées dans des bouteilles en verre...
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Luanda - Etat des lieux (Angola)

C’est la musique qui m’a réveillée… Une musique incongrue à cette heure tardive. Je n’ai d’abord entendu que les basses qui semblaient faire vibrer les murs… Sans allumer la lumière, je suis sortie sur le balcon et, pieds nus, me suis acoudée au muret. Maintenant, du haut de mon promontoire, au 8ème étage, dans le noir complet, observatrice aveugle mais attentive, j’écoute la nuit...
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Azaan et la Dame du Lac KIVU (Congo/Rwanda)

Accroupi au bord du lac, patiemment, Azaan vérifie chaque maille du filet circulaire. De temps en temps il reprend quelques brins de chanvre et ravaude là où l'espace trop grand laisserait passer le poisson prisonnier.
Hier la pêche n'a pas été bonne, serait-ce un mauvais présage ?

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Regard sur la ville (Angola)

Du haut des huit étages d’Impala je peux apercevoir la mer. Mon horizon s’étend, à gauche, de la pointe Sud d’Ilha au nord-ouest de la ville, jusqu’aux Bairros de Nelito Soares, Marçal et Operàrio à l’extrême est vers le Port.  L’air encore frais du petit matin s’est chargé d’effluves iodées et, déjà, me parviennent d’autres odeurs plus folkloriques en provenance des « musséqués ». C’est d’abord par les odeurs que l’on prend contact avec l’Afrique...
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"Funmilayo ou le don des Dieux" (Nigéria)
nouvelle en quatre parties

Nichée au creux du grand baobab, Mouremy regarde tomber la pluie. Floc, floc, l’eau tombe à ses pieds dans le miroir où se reflète, très haut au-dessus d’elle, le ciel chargé de lourds nuages gris...
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Pluie tropicale (Angola)

La voiture traverse le Bairro Popular en cahotant... La pluie tombe, d'abord en fines gouttelettes qui font écran sur le pare-brise, puis, après quelques minutes, en grosses et lourdes gouttes qui noient l'espace et rendent moins praticable encore la chaussée déjà criblée de trous d'obus. Ils se remplissent rapidement et deviennent de véritables pièges dont il est difficile d'estimer la profondeur...
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Flamboyants et Cacimbo (Angola)

Lors de mon dernier passage en France, je t'avais promis de longues lettres. Et j'avais aussi promis de faire l'effort de glisser, dans chacune d'elles, un peu de l'air du temps qu'il fait ici à Luanda,  si loin de vous mais si près du soleil. On imagine l'ailleurs toujours plus beau que l'endroit d'où l'on est…
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